Vendredi 7 mai 2010
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Coup de tonnerre dans le landerneau de la poésie contemporaine : une malle contenant des textes
inédits de Jean Chapoutin a été retrouvée au domicile de sa mère, avec laquelle l’auteur a vécu la majeure partie de sa vie. C’est au cours des travaux visant à restaurer la maison natale du
poète -afin d’en faire un Centre Européen du Vers- que le trésor a été découvert. Une masse de documents inédits, essentiels pour la compréhension du cheminement intellectuel de celui qui a
révolutionné la technique de la sieste littéraire, voit ainsi le jour grâces aux mains profanes de quelques maçons incultes. Soulignons d’ailleurs que ces rustres s’apprêtaient à utiliser les
précieux manuscrits pour allumer leur barbecue de midi, mais que l’odeur pestilentielle dégagée par ces vieux papiers bituminée et enduits de saindoux (une méthode de conservation originale
élaborée par Chapoutin lui-même, d’après une recette ancestrale Margouilloise) les a poussé à éteindre tout de suite le feu et à appeler à l’aide un couple de linguistes qui se trouvaient sur les
lieux par hasard. En effet, les époux Marchoulme ont tout de suite vu le formidable potentiel langagier contenu dans ces papiers gras et se sont mis aussitôt à hurler au génie, ce qui n’a
pas manqué d’attirer l’attention des forces de l’ordre qui ont aussitôt procédé à leur interpellation avant de les relâcher contre la promesse qu’ils soient plus polis désormais.
C’est ainsi qu’après bien des péripéties, et un bain prolongé dans le perchlorate de manganèse en solution à 20%, les précieux documents nous sont finalement
parvenus à peu près intacts, livrant leur précieux contenu sémantique à tout vent, comme le pissenlit d’une célèbre marque de dictionnaire bon marché.
C’est avec une émotion certaine que nous distillons et égouttons dans ces pages quelques extraits de cette semence littéraire, cette juteuse sève à laquelle
se sont désaltérés tant de générations de poètes assoiffés de reconnaissance.
Mais place au Verbe :
L’étang des soupirs
Il y a dans ma barque
Je ne sais quelle entrave
Ou bien sont-ce les Parques
Qui font que je bave
Mais l’onde légère des flots
Entraîne dans son sillage
Les douleurs de mon dos
Autant que le paysage
J’aperçois dans la brume
Votre visage défait
La faute à un rhume
Qui hante ces marais
J’irais moucher ce nez
Aux coulures vermeilles
Comme un soldat en paix
Butinant ses bouteilles
J’aborde ainsi ce soir
Cette rive douce à l’âme
Ce château de torpeur
Où s’échoue l’espoir
D’une vieille flamme
Calcinée de langueur.
Il semblerait que ce petit sonnet fut composé pour Madeleine Rabu, riche et unique héritière d'un grossiste en peaux de poisson vernies, sur laquelle il faut
l'avouer, Chapoutin avait quelques vues non dénuées d'intérêts. Cette idylle fut brève et sans lendemain.
Comment ne pas glisser ici également ce somptueux poème en prose écrit lorsque Chapoutin, tombé amoureux du fils de la Comtesse Du Baril, voulut s’engager
comme ramasseur de champignon du Roy dans les caves humides du château. Cette passion orageuse entre les deux tourtereaux laissa des traces indélébiles, et c’est criblé d’éclairs que Chapoutin du
finalement se résoudre à retourner vivre chez sa mère.
La chimie des chimères
Il y a en ces pierres je ne sais quel ciment qui scelle prestement mes paroles sitôt qu’elles franchissent l’émail éclatant de mes dents et l’ourlet gracieux
de mes lèvres purpurines.
Ô murs infranchissables des mots, murmures impuissants à calmer les pulsations de mon cœur immense, allez au diable et laissez-moi crier mon silence sanglant
à la face du Créateur !
Ô toi, Amour, jeune éphèbe à la nuque musculeuse que j’appelle de mes vœux, Ô toi, petit Pan trapu à la forte carrure et aux cils de biche, viens me délivrer
de cette nuée esclave des cryptogames, de ces nains laborieux à la solde des basidiomycètes blafards dont je fais chaque soir mes lugubres repas. Puisse tes coups de boutoirs briser le granit
félon qui me retient captif et m'apporter la lumière dorée et l'odeur des champs de blé!
Mais j’ai appelé mes bourreaux, pour, en périssant, mordre la anse de leurs paniers. Adieu soleils, vents et pâtés, je me meurs d’une jeunesse moisie sans la
joie d’avoir su être aimé pour moi-même comme jadis le faisait ma mère solitaire.
On prend désormais d’avantage conscience de la portée universelle de l’œuvre de Chapoutin, œuvre dont la complexité croissante et les ramifications inextricables
font de plus en plus penser à un plat de spaghetti tiède qu’un cuisinier invisible aurait, dans un élan de tendre complicité, volontairement oublié d’assaisonner afin que nous l’accommodions au
gré de notre fantaisie créatrice. C’est le non-dire au service du non-faire, car le non-faire, c’est les autres. Autant se reposer.
Illustration: Le poète fou de désir est sur le point de faire une fulgurante déclaration d'amour à Madeleine De Commerçy lorsqu'il se
rappelle qu'il est déjà amoureux de Marcel Proust, et qu'il vaut mieux être prudent car son compte en banque est déjà dans le rouge, pas la peine d'avoir des agios supplémentaires, surtout que
son dernier livre sur les tardigrades se vend assez mal.